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Comment se construisent les mythes ?

Imaginaire colonial et littérature

Par Paul Pandolfi

samedi 4 mars 2006, par Faiza

Un autre texte de P Pandolfi, un anthropologue qui a travaillé sur L’Ahaggar , notamment sur la parenté et la résidence chez un important groupe tributaire Dag Ghali, après son article sur le mythe touareg , ce nouveau texte nous éclaire sur la construction de l’imaginaire colonial, sur les prétentions humanistes et civilisatrices de l’entreprise coloniale . Le plus triste c’est que cet imaginaire est sans cesse entretenu à nos jours , les sociétés touarègues elles mêmes ont eu tendance à intérioriser cette image qui les a longtemps figées dans une certaine image.
L’image mythifiée et relevant plus souvent de l’exotisme que d’une réalité sociale, une image comme celle qu’ont voulu véhiculer les orientalistes sur les peuples qu’ils colonisent et qu’ils pillent.

L’histoire ne cessera de nous rattraper, les procédés sont différents mais les rapports de domination demeurent les mêmes , pour bien en prendre conscience, ce genre d’analyse est utile .
Se voir soi même et se reconnaitre dans l’évolution actuelle, sortir d’un aveuglement qui nous réduits à n’être que des peuples fossilisés, exotiques qui sont poussés à disparaitre, ou encore pire à constituer une réserve.
Le Sahara est toujours convoité et ses populations ne sont pas épargnées.
F SEDDIK

N°5
Automne 2002
PASSÉS RECOMPOSÉS

IMAGINAIRE COLONIAL ET LITTERATURE
Jules Verne chez les Touaregs

Paul Pandolfi

Le dernier manuscrit que Jules Verne confie en octobre 1904 à son éditeur Hetzel ne figure pas parmi ses romans les plus célèbres.
Aujourd’hui encore, hormis quelques spécialistes, peu de personnes ont
lu L’invasion de la mer. C’est pourtant sous ce titre qu’à partir dejanvier 1905 est paru sous forme de feuilletons illustrés dans Le Magasin d’Éducation et de Récréation, périodique des éditions Hetzel
destiné à la jeunesse, le dernier roman publié par Verne de son vivant.

Dans nombre de ses œuvres, Verne imagine des réalisations humaines à venir, des exploits techniques rendus plausibles par les progrès scientifiques de son époque. De la fusée (De la terre à la lune)au sous-marin (Vingt Mille lieues sous la mer) cet auteur apparaît alors dans l’imagerie commune comme un visionnaire scientifique , comme celuiqui « rend perpétuellement l’irréel croyable » (Butor 1971). Rien de
tel ici. Verne se contente en effet de reprendre comme toile de fond de son roman un projet qui, en cette fin du XIXème siècle, a bel et bien passionné nombre de scientifiques et de politiciens français. Dans un contexte idéologique où se mêlent confiance totale dans le progrès
technique et exaltation de la mission « civilisatrice » du colonialisme français, il s’agissait ni plus ni moins que d’installer (ou plus exactement rétablir) dans le sud de la Tunisie et de l’Algérie une mer intérieure communiquant par le golfe de Gabès avec la Méditerranée. A ce projet de « mer saharienne » reste attaché un nom, celui du colonel Roudaire.

Le projet Roudaire

Roudaire est issu d’une famille de petits notables provinciaux .
Épris de sciences naturelles, son père - après avoir suivi à Paris l’enseignement de Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire - entreprit diverses
recherches agronomiques à Guéret, ville où il se vit également confier
la direction du musée local.

Né en 1836, E. F. Roudaire intégra l’école militaire de
Saint-Cyr à l’âge de 18 ans puis l’École d’État-major. De 1864 à 1869,
lors d’un premier séjour algérien, il participa sur le terrain aux
travaux nécessaires à l’élaboration d’une carte d’état-major. Après la
guerre de 1870-71, il retourna en Algérie pour participer à de nouveaux travaux cartographiques. C’est là, qu’en 1872-73, se situe le tournant capital de sa vie. Chargé de nivellements géodésiques dans la région de Biskra, il formule alors l’hypothèse d’une mer saharienne qui aurait
recouvert une grande partie du nord Sahara depuis le sud des Aurès
jusqu’au golfe de Gabès. Les « restes » de cette mer étant, selon lui,
les chotts qui occupent cette région. Soit d’est en ouest : chott
Melghir, chott el Gharsa, chott el Jerid et chott el Fejd .

Pour vérifier et conforter cette hypothèse, Roudaire appuyé par
un certain nombre de politiciens , de scientifiques et surtout par F.
de
Lesseps (Charles-Roux et Goby 1957) obtient de mener plusieurs missions
en Algérie et en Tunisie. A l’appui de sa thèse il développe des
arguments d’ordre scientifique :

- présence en ces régions d’importantes concentrations salines formant
des croûtes ou, quand il y a de l’eau, des boues salées ;
- découverte dans les mêmes régions de coquillages de type cardium
(notamment de Cardium glaucum) formant de véritables amas coquilliers
autour des chotts et dans nombre de sebkhas ;
- enfin et surtout l’altimétrie négative de nombreux points situés dans certains des chotts de cette région nord saharienne.

Roudaire et ses défenseurs firent également appel aux
témoignages des anciens. Le fameux lacus ou palus Tritonis mentionné
parde nombreux auteurs tels Scyllax, Ptolémée, Pomponius Mêla et Hérodoten’était autre selon eux que cette « mer saharienne » aujourd’hui disparue. Dans nombre de ses écrits, Roudaire prend appui sur ces « témoignages » illustres pour conforter son hypothèse . En se basant notamment sur les enquêtes de Ch. Tissot, il fera également référence aux traditions locales qui selon lui « ... s’accordent toutes à
affirmer que la mer arrivait autrefois jusqu’à Nefta et que le chott était un vaste bassin, complètement inondé, navigable et en communication avec le golfe de Gabès » (1877 : 57).

Avant Roudaire, bien d’autres avaient émis cette hypothèse d’une mer saharienne. Dès le XVIIIème siècle, l’anglais Shaw avançait que la
zone des chotts correspondait au lac Triton des Anciens. Par la suite, avec l’arrivée française dans cette région (prise de Biskra en 1844) et la découverte que le chott Melrir est situé au-dessous du niveau de la
mer, cette thèse sera défendue par nombre de « spécialistes » : Virlet d’Aoust, Dubocq, Carette ... (voir Broc 1987 : 325).

Ainsi, dès 1864, au retour d’un périple dans le sud algérien et
tunisien, C. Martins écrit : « Des chotts ou lacs salés, dont le niveau est plus bas de quelques
mètres que celui de la Méditerranée, sont les restes de cette mer intérieure. [...] Le dernier de ces chotts, l’immense lac Fejej, s’arrête à 16 kilomètres seulement de la mer : que cet isthme se rompe, et le Sahara redevient une mer, une Baltique de la Méditerranée » (1864
 : 314).

Roudaire reste cependant celui qui a popularisé cette thèse et
surtout qui en a tiré un projet hardi : celui du rétablissement par l’homme de cette mer saharienne. Roudaire partageait avec nombre de ses contemporains l’idée que l’homme se devait de transformer la nature pour le plus grand bien de l’humanité. Le thème - cher aux socialistes utopiques et aux saint-simoniens - d’armées industrielles apportant aux indigènes les bienfaits de la civilisation se conjuguait avec celui de
la grandeur nationale dans un contexte dominé par la rivalité franco-anglaise. Aussi l’existence « démontrée » d’une ancienne mer
saharienne ne pouvait-elle être une simple découverte sans
répercussions pratiques. Si mer il y avait eu en ces régions aujourd’hui désolées, mer
il pourrait y avoir de nouveau dans un avenir proche. Le titre donné par Roudaire à un de ces articles est sur ce point significatif : « Réponse
à la Note précédente de M.C. Houyvet, sur le projet de rétablissementd’une mer intérieure en Algérie ».
L’existence supposée d’une mer intérieure justifiait ainsi le projet futuriste de Roudaire : rétablir une mer intérieure quipermettrait de redonner vie et prospérité à ces régions estimées alors en marge de la marche triomphale du progrès . Pour mener à bien cette
transformation, Roudaire et ses partisans proposaient de percer le seuil
de Gabès et deux autres seuils secondaires afin d’amener l’eau marine dans la région des chotts. En une époque de grands travaux où rien ne
semblait devoir arrêter la transformation de la nature et le progrès technologique, il y avait là de quoi enflammer l’opinion. Partisans et adversaires débattirent longuement mais finalement le projet Roudaire ne
vit pas le moindre début d’exécution. Quand, en 1905,Jules Vernel’utilise comme trame principale de son roman il n’est plus d’actualitédepuis plusieurs années déjà. Mais, l’auteur de Vingt Mille lieues sousles mers ne pouvait se désintéresser d’un projet qui par bien des points se trouvait en parfaite concordance avec son univers romanesque .

Dès juillet 1876, il a vraisemblablement pris connaissance de
l’audacieux projet de Roudaire. A cette date, dans le Musée des familles, magasine auquel collaborait Jules Verne, un article intitulé « Grandes entreprises, création d’une mer intérieure en Algérie »précisait en effet :
« Ramener l’eau de mer dans les chotts et reconstituer cette espèce demer intérieure qui établirait des relations faciles avec l’intérieur denos provinces d’Afrique en même temps qu’elle modifierait le climat, tel est le projet conçu par M. Roudaire ».

Et, dans Hector Servadac, livre publié cette même année 1876,Verne fait une première allusion à l’ambition de Roudaire :
« La nouvelle mer saharienne avait été créée, grâce à l’influence
française. Cette grande œuvre, simple restitution de ce vaste bassin duTriton sur lequel fut jeté le vaisseau des Argonautes, avait changéavantageusement les conditions climatiques de la contrée, et monopolisé
au profit de la France tout le trafic entre le Soudan et l’Europe » (Verne 1876 : 101).

L’invasion de la mer

Dans son ouvrage, Verne remet donc en scène le rêve d’une mer saharienne. Tout au long de ce roman, nombreuses sont les références à la réalité historique du projet Roudaire. Le nom de ce dernier est d’ailleurs plusieurs fois cité tout comme celui de ses partisans etprotecteurs les plus célèbres (Freycinet et de Lesseps notamment) maisaussi de ses détracteurs tel Pomel, sénateur d’Oran, ou l’ingénieur desmines Rocard. L’historique du projet Roudaire est parfaitement exposé
dans le chapitre 4 intitulé « La mer saharienne ». Un des principaux personnages du roman M. de Schaller y donne une conférence au Casino de
Gabès. Il y expose de manière détaillée ce que fut le projet Roudaire,quels appuis enthousiastes il trouva mais aussi les nombreuses
réactionsnégatives qu’il suscita. Très rapidement cependant la veine romanesque
supplante la réalité historique. Jules Verne imagine en effet qu’en
1904« ... des ingénieurs et des capitalistes étrangers reprirent ses projetset fondèrent une société qui, sous le nom de Compagnie franco-étrangère, s’organisa pour commencer les travaux et les mener rapidement à bonne
fin, pour le bien de la Tunisie et, par contrecoup, de la prospérité algérienne » (1978a : 60). Suite à des déboires divers, cette entreprisefut interrompue et ce malgré les nombreux et importants travaux qui avaient déjà été entrepris. Le roman de Jules Verne commence alors même
que le projet est cette fois-ci repris par des Français. M. de Schaller
est justement l’ingénieur chargé de constater sur le terrain ce qui a
déjà été fait et ce qui reste à faire pour que la mer saharienne puisse devenir réalité . A cet effet, il entreprend sous bonne escorte militaire une tournée de travail dans la région des chotts.

Entrent alors en scène les oubliés de l’histoire : lespopulations indigènes résidant dans cette région . Verne, bien loin de l’image stéréotypée dont il est souvent affublé, ne se contente donc pas
de romancer la lutte de l’homme transformant grâce à sa science une nature hostile. En introduisant l’opposition des populations à une entreprise coloniale il place son récit dans une problématique bien
plusmoderne : celle de la dénonciation - à peine voilée -d’une entreprise conduite au mépris des aspirations de ceux à qui elle est censée apporter un progrès bénéfique.

Mais ici surgit un autre problème puisque cette opposition de la population autochtone au projet de mer saharienne se manifeste dans leroman par une rébellion touarègue. Or, et nul doute que Verne le savait
parfaitement, les Touaregs ne résidaient pas dans la région où est supposée se passer l’action du roman . Aussi Jules Verne est-il contraint à inventer tout un pan d’histoire pour accréditer cette
présence touarègue dans le sud-tunisien. Après avoir correctementdélimité le pays touareg (« entre le Touât, cette vaste oasis
sahariennesituée à cinq cents kilomètres au sud-est du Maroc, Tombouctou au midi,le Niger à l’ouest et le Fezzan à l’est »), il précise « qu’à l’époque
où se passe cette histoire, ils [les Touaregs] avaient dû se déplacervers les régions plus orientales du Sahara [...] et venir se cantonnerdans les oasis autour des chotts » (1978a : 29).

Il y a là un glissement particulièrement significatif dû, selon nous, à la vision qui, dès cette époque, domine toute approche du
Saharaet de ses habitants. Quand il s’agit de présenter des populationsnomades et qui plus est, comme cela est le cas chez Verne, sous un jour
somme toute sympathique, un seul nom s’impose : celui des Touaregs. Peu importe dès lors que l’extrême sud tunisien, région dans laquelle est
située l’action du roman, ne soit pas une zone d’habitat touareg.
L’image des « hommes bleus » est déjà trop solidement ancrée dansl’imaginaire français pour que des nomades sahariens puissent être autres que des Touaregs.

On y ajoutera d’ailleurs un trait déjà présent chez Jules Verne et qui ira en s’accentuant dans les premières décennies du XXème siècle : si les Touaregs éclipsent, dans la plupart des cas, tous les autres
habitants (nomades ou sédentaires) du Sahara, parmi les Touaregs ungroupe spécifique, celui des Kel-Ahaggar, est particulièrement privilégié . Au point que très vite une série de substitutions se met enplace : habitants du Sahara = nomades = Touaregs = Kel-Ahaggar.

A ce point central vient se surajouter un trait propre à
l’appréhension de l’extrême sud-tunisien. Sur cette région en effet,comme l’ont montré Albergoni et Pouillon (1976), s’était construite une
représentation où dominent deux couples pensés comme antinomiques : berbères/arabes et sédentaires/nomades. Proposition récurrente de la vulgate qui se construit en cette seconde partie du XIXème siècle : l’extrême sud-tunisien dans sa partie montagneuse serait une région
essentiellement berbère. D’où du même coup chez la plupart des observateurs de cette époque une concentration de l’intérêt et des recherches « ... sur une zone particulière de pays, celle de la
montagne, plus riche en témoignages d’une berbérité réelle ou
supposée... » (Albergoni et Pouillon 1976 : 351). De manière fort
schématique se mettent alors en place les équations suivantes :

berbère = agriculteur sédentaire = montagnard
arabe = pasteur nomade = habitant des plaines

Or, pour les besoins même de son récit, Verne a besoin de
nomades berbères. Les agents de la rébellion contre le projet de mer saharienne doivent cumuler et la mobilité propre aux nomades et l’esprit
d’indépendance attribué aux Berbères. Les trop fameuses oppositions nomades/sédentaires et berbères/arabes sont en effet opérantes dans letexte de Verne comme le démontrent plusieurs notations significatives.
Si l’auteur précise en plusieurs endroits que le projet de mer saharienne portera préjudice tant aux sédentaires qu’aux nomades, il n’en reste pas moins que ce sont ces derniers qui se retrouvent en première ligne du combat :

« Le capitaine Hardigan demanda alors :
- Est-ce que cette opposition ne vient pas plutôt des nomades que des
sédentaires ?
- Assurément, répondit le commandant, car la vie de ces nomades ne pourra plus être ce qu’elle a été jusqu’ici ... » (Verne 1978a : 96).

Quant à l’opposition arabes/berbères, elle apparaît elle aussi
en plusieurs passages (cf. 1978a : 81) et l’état d’hostilité entre
Touaregs et populations arabes y est présenté comme un état de fait (ibid. : 137). Dès lors le recours aux Touaregs s’impose et ce d’autant
plus qu’il permet à Jules Verne de broder sur le stéréotype propre à cette population.

Les Touaregs survolés

Jules Verne qui hors de ses œuvres de fiction a écrit en 1878une Histoire des grands voyages et des grands voyageurs est bien informé des nombreuses missions d’exploration qui en cette seconde moitié du
XIXème ont pénétré avec plus ou moins de succès au Sahara. Verne lisait énormément et plus particulièrement des textes géographiques. Cette
éritable boulimie de savoir et de documentation était chez lui un préalable à la création romanesque (voir Compère 1996 : 58, Chesneaux 1982 : 27 et Nordman 1996 : 188). En 1865 Verne devient membre de laSociété de Géographie. Durant toute la période parisienne de sa vie, il
sera assidu aux séances de la Société et y présentera plusieurs communications. Il fera même partie de la Commission centrale de la Société et ce jusqu’en 1871, date de son installation à Amiens. « LaSociété offre à ce Nantais qui avait relativement peu voyagé, des
voyages ‘par procuration’ [...] surtout, elle [lui] offre une énormedocumentation » (Lejeune 1993 : 121). Jusqu’à la fin de sa vie, Verne
sera en effet un lecteur assidu du Bulletin de la Société de Géographie,de la revue Le Tour du Monde et de divers bulletins édités par dessociétés de géographie françaises ou étrangères . C’est au final une énorme masse de renseignements qui est ainsi mise à sa disposition. « 
Tout lui était bon car tout pouvait servir un jour : récits de traverséemaritime, d’exploration terrestre, de descente d’un fleuve, étude d’uneplante, d’une peuplade, d’un équipement d’explorateur, statistiques sur
un pays, projet ‘saint-simonien’ de chemin de fer ou de canal ... Massequ’il note et classe, puis utilise, souvent longtemps après la parution » (ibid. : 122). Dès 1862 dans Cinq semaines en ballon il est fait
référence aux explorateurs les plus célèbres du Sahara : Clapperton,
Laing, Caillé, Duveyrier, Richardson, Hornemann... et surtout Barth.
Tous ces noms sont cités dans les premières pages du roman mais quand
il s’agit de mieux définir le projet du docteur Ferguson deux
expéditions servent alors de référence « [...] celle du docteur Barth
en
1849, celle des lieutenants Burton et Speke en 1858 » et Jules Verne
prend alors soin de présenter à son lecteur le « hardi voyage de Barth
 »
(1978a : 24-26). C’est chez ce dernier que Verne a trouvé les éléments
qui lui permirent de proposer une première description quelque peu
romancée du massif de l’Aïr. Le monumental ouvrage dans lequel
l’explorateur allemand rendit compte de son long périple africain
(1845-1847) est paru simultanément en anglais et en allemand en 1857.
Par la suite, en 1863, une traduction fort incomplète parut en langue
française. Mais dès 1860 une version abrégée était publiée dans la
revue
Le Tour du Monde et c’est très certainement ce texte qui fut utilisé
par
Jules Verne pour Cinq semaines en ballon.

Comme l’a relevé E. Bernus (1989 : 546), Jules Verne - outre
quelques inexactitudes notoires - fait de l’Aïr un paradis terrestre :
« 
Le Victoria franchissait avec une extrême rapidité un terrain
caillouteux, avec des rangées de hautes montagnes nues à base
granitique
 ; certains pics isolés atteignaient même quatre mille pieds de hauteur
 ;
les girafes, les antilopes, les autruches bondissaient avec une
merveilleuse agilité au milieu des forêts d’acacias, de mimosas, de
souahs et de dattiers ; après l’aridité du désert, la végétation
reprenait. C’était le pays des Kailouas qui se voilent le visage au
moyen d’une bande de coton, ainsi que leurs dangereux voisins les
Touaregs » (Verne 1978b : 310). Mais ici, comme d’ailleurs dans les
autres passages du roman où est évoqué le « pays touareg », les
notations que Verne consacre aux populations locales sont très
sommaires. Seul le port d’un voile de tête par les hommes retient
réellement son attention et nulle part dans le roman on ne trouve
d’autres précisions quant aux « mœurs et coutumes » des nomades voilés.
Avec L’invasion de la mer tout change, Verne ne se contente plus - tel
le docteur Ferguson - de rapidement survoler le désert et dès lors les
Touaregs prennent une toute autre consistance. Fidèle en cela à ses
habitudes de travail, il prend appui sur la documentation scientifique
de son époque et tout indique que ce sont les travaux de Henri
Duveyrier
qui deviennent désormais sa référence principale .

Né en 1840 dans une famille de petite noblesse languedocienne,
Henri Duveyrier fut certainement influencé par le mouvement
saint-simonien dont son père était un représentant connu (cf. Emerit
1941 : 219-225). A peine âgé de 17 ans il part pour un premier voyage
algérien et rencontre à Laghouat un Touareg Kel-Ajjer. Cette première
rencontre semble sceller son destin. Encouragé par Barth il se prépare
alors pour un grand périple saharien. En 1860-61 il effectue un long
séjour au Sahara, séjourne pendant plus de sept mois chez les Touaregs
Kel-Ajjer et publie à son retour en 1864 Les Touaregs du nord, son
œuvre
maîtresse qui reste aujourd’hui encore une référence majeure des études
touarègues. La même année il reçoit la médaille d’or de la Société de
géographie dont il sera jusqu’à la fin de sa vie un des membres les
plus
influents. Il ne cessera de s’intéresser au Sahara, d’y entreprendre de
nouveaux voyages, d’encourager et conseiller ses successeurs (Lenz et
Foucauld notamment). Par l’intermédiaire de la Société de géographie,
Verne connaissait les écrits de Duveyrier et il les utilisera
fréquemment dans son œuvre romanesque. Ainsi, outre ses travaux sur le
monde touareg, Duveyrier se consacrera à l’étude de la confrérie
Sanûsiyya. On peut considérer que c’est lui qui pour l’essentiel est à
l’origine de la « légende noire » qui s’attachera pendant plusieurs
décennies à cette confrérie (Triaud 1995). Or, dans un roman de Verne
paru en 1885 (Mathias Sandorf) cette confrérie est très largement
présente et les lignes qui lui sont consacrées sont directement
inspirées des travaux de Duveyrier .

Les Touaregs de Jules Verne... et d’Henri Duveyrier

Deux événements majeurs se déroulent conjointement au début de
L’invasion de la mer. M. de Schaller escorté par un petit groupe de
militaires français s’apprête à partir en reconnaissance dans le sud
tunisien afin de constater de visu ce qu’il reste des travaux entrepris
lors du premier projet de « mer saharienne ». Au même moment, Hadjar,
chef touareg emprisonné dans un bordj de Gabès va être conduit par voie
maritime jusqu’à Tunis pour y être jugé. Mais, aidé par des membres de
sa tribu, Hadjar va parvenir à s’échapper de sa prison avant que ce
transfert n’ait lieu. Le récit de cette évasion occupe les trois
premiers chapitres du roman. C’est également dans cette partie initiale
du récit que Jules Verne accumule le maximum de notations sur les
Touaregs. Il lui faut présenter à ses lecteurs ces nomades voilés qui
viennent tout juste de se « soumettre » à la France et qui, dans son
récit, seront le fer de lance de la résistance autochtone au projet de
mer saharienne. Pour se faire, Jules Verne peut utiliser les
renseignements ethnographiques qu’il a glanés dans les récits de
voyages
des premiers explorateurs du Sahara et notamment chez H. Duveyrier.
Ainsi, le lecteur pourra apprendre quels vêtements et parures portent
les Touaregs et savoir quel est leur régime alimentaire. Il découvrira
comment les hommes se voilent le visage alors que les femmes vont elles
« la face libre et ne la voilent jamais si ce n’est devant les
étrangers, par respect », etc.

Aussi intéressantes que puissent être ces notations elles ne
sont
que la reprise d’informations ethnographiques que l’on pouvait trouver
dans la littérature de l’époque. En les intégrant dans son roman, Jules
Verne se contente de les diffuser auprès d’un public plus large. Mais
dans ce récit se développe également tout un discours qui s’insère dans
une vision stéréotypée qui dominera longtemps toute évocation des « 
hommes bleus ». A cet égard, la présentation des deux personnages
principaux - côté touareg - est particulièrement significative. Il
s’agit, en l’occurrence, de Hadjar, leader de la révolte contre le
projet de mer intérieure, et de sa mère Djemma.

Point important : ce n’est pas sur Hadjar, héros de la
narration
à venir que Jules Verne focalise d’entrée l’attention du lecteur mais
sur Djemma. Dans la nuit de Gabès, cette dernière - avec l’aide
notamment d’un autre de ses fils - organise en effet la fuite de son
aîné.

« Djemma était une Africaine de race touareg ayant dépassé sa
soixantième année, grande, forte, la taille droite, l’attitude
énergique. De ses yeux bleus, comme ceux des femmes de même origine,
s’échappait un regard dont l’ardeur égalait la fierté. Blanche de peau,
elle apparaissait jaune sous la teinture d’ocre qui recouvrait son
front
et ses joues » (Verne 1978a : 18).

Portrait étonnamment élogieux sous la plume d’un auteur qui ne
se distingue pas toujours, pour le moins, par un regard valorisant
envers les peuples non-occidentaux. Ici tous les éléments de la
description tant sur le plan physique que psychologique sont nettement
positifs. La raison première d’un tel jugement, reprise en de nombreux
passages du roman, nous est également donnée dans la même page : les
nomades berbères du Sahara appartiennent à la race blanche. Et si
malgré
tout un risque d’erreur peut encore subsister sur ce point capital la
faute en revient à cette teinture ocre dont les femmes touarègues ont
pris l’habitude de se recouvrir un visage illuminé par des yeux bleus « 
comme ceux des femmes de la même origine » . Ce thème « racial » se
retrouve également dans le portrait d’Hadjar... seule différence ce
n’est plus l’utilisation d’une teinture mais l’effet du soleil saharien
qui pourrait éventuellement tromper l’observateur peu averti !

« Le chef touareg n’avait pas encore quarante ans. C’était un homme de
haute taille, la peau blanche bronzée par le soleil de feu des zones
africaines, maigre, fort, rompu à tous les exercices corporels, destiné
à rester longtemps valide, étant donnée la sobriété qui caractérise les
indigènes de sa race [...] Toute l’énergie de Djemma se retrouvait en
ses fils, toujours restés près d’elle depuis vingt ans de veuvage. Sous
son influence, Hadjar avait acquis les qualités d’un apôtre, dont il
avait la belle figure à barbe noire, les yeux ardents, l’attitude
résolue » (ibid. : 43).

Cette thématique se retrouve dans la plupart des ouvrages
consacrés aux Touaregs qu’ils relèvent, pour prendre des exemples
extrêmes, de la littérature enfantine ou d’un discours à prétention
scientifique.

Fin 1895, un récit intitulé Chryséis au désert est publié, sous
forme de feuilleton pour la jeunesse, dans Le Petit Français illustré.
L’héroïne, une jeune fille de quinze ans, est enlevée par un groupe de
Touaregs. Le portrait de ces derniers débute ainsi : « Les Touaregs, au
singulier Targui, sont des peuplades étranges qui habitent le Sahara :
ils ont la peau blanche, parfois même des yeux bleus, ce qui est chez
eux un signe de pureté de race, et par conséquent de noblesse ». Quant
à
leurs femmes « aux cheveux et aux yeux clairs » elles sont « blanches
comme des chrétiennes » .

Quarante plus tard, E. F. Gautier géographe et saharien renommé
écrit :

« Sur une peau touareg, il est malaisé de déchiffrer la part respective
de la crasse, de l’indigo et du pigment. Mais je ne les crois pas
beaucoup plus brunes que celles des populations méridionales. Une foule
de traits frappants sont nettement de chez nous [...] On rencontre
souvent
dans les pâturages touaregs des visages familiers, qu’on imaginerait
sans effort sur les épaules d’un Français méridional au-dessus d’un
faux-col et d’une cravate ». Bref, « cette belle race est blanche, en
somme » (1935 : 181).

Mais, outre les qualités censées être inhérentes à sa « race »
, Hadjar bénéficie de toutes celles qui lui ont été transmises par sa
mère. Fait significatif, dans le récit de Verne, Djemma est présentée
avant son fils. Il n’y a pas là selon nous une simple contrainte
narrative mais bien une volonté de Verne d’insister d’entrée sur ce qui
lui apparaît comme une caractéristique fondamentale de la société
touarègue : le rôle primordial qu’y jouent les femmes. Ce thème est
présent dès le premier chapitre de son livre alors qu’Hadjar ne s’est
pas encore évadé.

« On n’ignorait pas l’influence qu’elle avait eue sur Hadjar, cette
influence de la mère, si puissante chez la race touareg. [...] Oui ! On
devait la craindre, toutes les tribus se dresseraient à sa voix et la
suivraient sur le chemin de la guerre sainte. En vain des recherches
avaient-elles été entreprises pour s’emparer de sa personne. [...]
Protégée par le dévouement public, Djemma avait échappé jusqu’ici à
toutes les tentatives faites pour capturer la mère après le fils ! ...
 »
(ibid. : 24).

Cette insistance participe du stéréotype qui depuis Duveyrier
au
moins fait de la société touarègue le type même d’une société
matriarcale. Verne se contente en quelque sorte de romancer ce trait de
manière extrême et, à la lecture d’un tel passage, Hadjar ne paraît
être
que le bras armé de sa mère qui est elle présentée comme le chef
véritablement reconnu par tous. En de nombreux autres passages de son
roman, Verne y reviendra et son texte devient parfois une véritable
illustration pédagogique des travaux de Duveyrier.

Dans le second chapitre, il justifie l’influence d’Hadjar sur
les populations touarègues par son audace et son intelligence. Mais il
y
ajoute aussitôt une explication d’un autre ordre :

« Ces qualités, il les tenait de sa mère comme tous ces Touaregs qui
suivent le sang maternel. Parmi eux, en effet, la femme est l’égale de
l’homme, si même elle ne l’emporte. C’est à ce point qu’un fils de père
esclave et de femme noble est noble d’origine, et le contraire n’existe
pas » (ibid. : 43).

De même, dans la partie finale de son texte, Jules Verne
présente l’oasis de Zenfig résidence d’Hadjar et des siens et lieu où « 
la race touareg s’était conservée dans sa pureté originelle » . C’est
l’occasion d’incorporer à son récit de nouvelles notations « 
ethnographiques » sur les Touaregs et leur chef. Mais, elles sont alors
aussitôt suivies, pendant obligatoire, d’un commentaire concernant le
rôle de Djemma parfait symbole du rôle tenu par les femmes et les mères
dans cette société.

« A côté de Hadjar, sa mère Djemma était en grande vénération parmi les
tribus touareg. Chez les femmes de Zenfig, ce sentiment allait même
jusqu’à l’adoration. Toutes partageaient cette haine que Djemma
ressentait pour les étrangers. Elle les fanatisait comme son fils
fanatisait les hommes, et l’on n’a pas oublié quelle influence Djemma
avait sur Hadjar, influence que possèdent toutes les femmes Touareg.
Elles sont, d’ailleurs, plus instruites que leurs maris et leurs
frères.
Elles savent écrire alors que le Targui sait lire à peine, et, dans les
écoles, ce sont elles qui enseignent la langue et la grammaire » (ibid.
 : 172).

L’autre face : des pillards invétérés

On ne peut cependant réduire l’image donnée par Verne à cette
seule face valorisante. Dans L’invasion de la mer, les Touaregs
apparaissent aussi comme des pillards invétérés. Tout au long du récit
de nombreuses notations s’inscrivent dans ce registre. Certes un
Touareg
peut ponctuellement se faire conducteur d’une caravane mais ce n’est là
qu’un voile jeté sur sa vraie nature connue elle de tous les Sahariens
 :
« pillard par instinct, pirate par nature... », « voleurs », « 
redoutables pirates » (ibid. : 29, 96 et 171). Outre leur connaissance
du terrain et leur permanente mobilité (ibid. : 30), ils n’hésitent ni
à
recourir à la ruse et à la dissimulation, ni à trahir la parole donnée
pour parvenir à leur fin guerrière. Au tout début de son récit, Jules
Verne illustre ce type d’attitude en faisant référence au massacre de
la
mission conduite par le colonel Flatters ici dénommé Carl Steinx (ibid.
 : 32-34). Autant de caractéristiques qui apparaissent comme
consubstantielles au peuple touareg et qui se trouvent renforcées par
le
« fanatisme musulman ». Contre le projet de mer saharienne, l’appel à
la
guerre sainte largement amplifié par les religieux (ibid. : 43 et 69),
est d’ailleurs un puissant facteur de mobilisation. En ce sens Verne
s’inscrit dans une représentation classique des peuples nomades.
L’image
de ces derniers s’insère alors dans un système antinomique : à une face
dépréciative répond une face fortement valorisée .

Dans le cas touareg l’histoire même de la pénétration française
au Sahara central au XIXème-XXème siècles se greffe sur cette
constante.
Deux événements paraissent ici déterminants : le massacre de la mission
Flatters (1881) et la défaite des Touaregs Kel-Ahaggar (1902-1905) . De
la conquête de l’Algérie jusqu’en 1881, l’image des Touaregs est certes
contrastée mais sous l’influence du travail de Duveyrier, c’est
cependant la face positive qui domine. Dès cette époque les Touaregs
fascinent : si l’appréhension est bien présente envers ces guerriers
nomades dont le territoire est toujours inviolé, elle est largement
tempérée par l’attirance qu’exerce un peuple dont on accentue les
différences censées le séparer des « Arabes » du nord de l’Algérie et
dans le même mouvement d’éventuelles analogies avec le passé européen .
Par contre, après l’assassinat de Flatters et de ses compagnons, les
Touaregs seront présentés dans certains écrits sous leur jour le plus
sombre : des pillards sanguinaires, des ennemis irréductibles capables
de toutes les ruses et dissimulation pour arriver à leur fin. Certes
les
conditions dans lesquelles s’est déroulé le massacre de la mission
nourrissent amplement une telle présentation mais, même en cette
période, la vision valorisante - de type Duveyrier - est encore
présente. Ainsi même après 1881, nombre d’auteurs, et plus
particulièrement ceux qui ont pu avoir un contact direct avec les
populations touarègues, s’inscriront dans la perspective initiée par
Duveyrier. Tel est le cas du lieutenant Hourst. Dans un livre publié en
1898 il narre son expédition sur le Niger et consacre un chapitre
entier
aux Touaregs. Se référant explicitement aux jugements critiques de
l’opinion de son époque, il y prend la défense d’un peuple injustement
dénigré selon lui. Si Hourst admet que les Touaregs - ou plus
exactement
certains d’entre eux - peuvent présenter de « [...] graves défauts,
graves surtout parce qu’ils s’accommodent mal du contact, de la
pénétration de la civilisation européenne », il n’en reste pas moins
qu’à ses yeux « de nobles vertus doivent être signalées à leur avantage
 » et qu’ils « ne manquent pas de qualité, que leur état social, pour si
différent qu’il soit du nôtre, n’en est pas moins un, et qu’il serait à
la fois humain et politique de profiter des qualités de la race et de
les développer » (1898 : 191).

Quand en 1905 Jules Verne publie son roman, les Touaregs tant
au
sud qu’au nord de leur territoire ont été contraints - par la force des
armes - d’accepter l’avancée française au Sahara. Débute alors l’époque
de leur « soumission ». Ils ne sont plus considérés comme le principal
obstacle rencontré par la colonisation française en cette région du
monde et la vision duveyrienne (re)devient dominante. Si l’ambivalence
subsiste, l’aspect positif l’emporte désormais largement. On trouve
ainsi rassemblés chez Verne la plupart des traits d’une représentation
qui ira s’amplifiant au fur et à mesure que la présence française se
consolidera au Sahara.

Une juste révolte ?

Nombre de spécialistes ont tenté de cerner quelle vision des
peuples autres était présente dans l’œuvre vernienne. Certains, tel M.
Soriano (1978), voient en Jules Verne le parfait représentant de
l’idéologie coloniale du XIXème siècle. Dans une telle optique, il est
effectivement assez facile de recenser au fil des pages de nombreux
passages où fleurissent les stéréotypes les plus réactionnaires, les
plus racistes même sur les peuples non-occidentaux. Les peuples
africains, pour nous en tenir à cet exemple, y sont très fréquemment
décrits comme incultes, barbares, superstitieux, sanguinaires... au
point de se confondre avec les singes à ce détail près que ces derniers
peuvent s’accrocher aux arbres avec leur queue alors que les « 
moricauds
 », ne possédant même pas cette particularité naturelle, en sont bien
incapables ! En ce sens, Jules Verne est bien un écrivain de son
temps.
Ses héros, sans aucune mauvaise conscience, « représentent la
civilisation et le progrès face à la barbarie des races inférieures »
(Soriano 1978 : 135). Plus rarement, on trouve aussi chez Verne des
jugements plus positifs sur certains peuples non-occidentaux notamment
dans des passages qui relèvent de la thématique du « bon sauvage » et
certains critiques - notamment J. Chesneaux (1982) - estiment que dans
plusieurs écrits se discerne une certaine sympathie pour les peuples
colonisés, voire une compréhension de leur lutte contre l’expansion
occidentale. Mais, dans ces cas il s’agit toujours du colonialisme
anglais et l’on peut dès lors estimer, comme M. Soriano, qu’il s’agit
davantage d’une véritable haine anti-anglaise que d’une prise de
position anti-coloniale. Or, L’invasion de la mer fait figure
d’exception puisque c’est bien d’une révolte contre une entreprise
coloniale française dont il est ici question. Si l’on se réfère aux
commentateurs de ce récit, la plus grande confusion semble régner. Pour
F. Lacassin et J. Chesneaux, non seulement Verne présente Hadjar et les
siens d’une manière favorable mais il va même jusqu’à comprendre et
justifier leur révolte. Par contre, M. Soriano (1978 : 279), H. R.
Lottman (1996 : 365) ou encore Letolle et Bendjoudi (1997 : 14)
estiment
que comme dans ses autres œuvres, Verne prend parti pour le
colonialisme
européen, pour le projet de mer saharienne dans lequel se conjugue
d’une
part sa foi dans la science et le progrès technique et d’autre part son
adhésion à la mission civilisatrice de l’Occident. Quoiqu’il en soit ce
type de lecture suppose que l’on puisse trouver dans ces récits une
voix
qui représenterait l’opinion de Verne lui-même. D’où l’impression de
confusion qui peut alors s’établir puisque, sur nombre de sujets, d’un
roman à l’autre voire à l’intérieur d’une même œuvre c’est bien
davantage d’une polyphonie qu’il s’agit, avec tout ce que cela peut
comporter de positions opposées. Comme le note D. Compère, « Verne
laisse s’exprimer les voix multiples de son époque ; il s’en fait le
reporter, sans pour autant adhérer à ce que dit chacune d’elles » (1996
 : 50). Dès lors la question n’est plus de savoir si Jules Verne prend
parti pour le projet de mer saharienne ou pour la révolte touarègue. Ce
qui importe est bien plutôt de cerner la manière dont Verne met en
scène
ces voix et opinions divergentes.

Force est alors de reconnaître deux points majeurs. Jules
Verne,
par l’entremise de l’ingénieur Schaller notamment, présente de manière
précise les divers arguments qui pourraient justifier le percement de
l’isthme de Gabès et la création d’une mer saharienne. Rien de
véritablement étonnant en fait. Parfaitement informé des tenants et
aboutissants du projet Roudaire, il reprend pour l’essentiel
l’argumentaire de ce dernier. Mais Jules Verne trace également un
portrait globalement positif des Touaregs promus par lui opposants
principaux de ce projet . Et en de nombreux passages, la révolte des
nomades sahariens est, sinon justifiée, du moins présentée comme
parfaitement compréhensible. Certes, au final, Hadjar et les siens
trouveront la mort ; cependant cette perte n’est pas due à une défaite
militaire face aux troupes françaises mais à un dernier caprice de la
nature. Suite à une secousse sismique le seuil de Gabès s’effondre, les
eaux maritimes s’engouffrent dans les chotts et, après avoir emporté
Hadjar et ses hommes, créent cette mer saharienne qui fut le rêve de
Roudaire.

Jules Verne... et après ?

S’attarder ainsi sur la manière dont les Touaregs sont mis en
scène dans les romans de Jules Verne permet d’entamer le décryptage de
la place qu’ont tenue et que tiennent encore les Touaregs dans notre
représentation des peuples autres. Dans cette optique, nulle
hiérarchisation ne peut être maintenue : les séquences d’un film sont
tout aussi révélatrices que les pages de tel ou tel géographe, les
récits de Frison Roche aussi significatifs que les travaux
d’ethnologues
patentés...

C’est dire combien l’œuvre de Verne nous parait ici
particulièrement intéressante. Dans la France coloniale de la fin du
XIXème siècle, il est, plus que tout autre, le relais nécessaire entre
littérature savante (géographique notamment) et le grand public. Il
façonne en quelque sorte notre imaginaire colonial, évidence déjà
largement notée par des historiens aussi divers que R. Girardet (1972)
ou D. Nordman (1996).

Mais nous sommes persuadés que ce stéréotype a également
influencé les œuvres scientifiques de géographes, historiens,
ethnologues... qui, de E. F. Gautier à H. Lhote, se sont attachés à
l’étude de Sahara et de ses habitants. Il n’est pas certain d’ailleurs
que seul le passé soit ici de mise et que les travaux actuels ne
reprennent pas, de manière plus ou moins implicite, une telle vision.
De
là découle cette interrogation sur les nombreux présupposés qui
s’établissent comme des « allant de soi ». C’est dire que ce travail
relève aussi d’une nécessaire réflexivité sur notre propre démarche
scientifique.

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